16-17 juillet : se souvenir de la rafle du Vel’ d’Hiv’

Vel' d'Hiv_ligne de bus

Le 3 octobre 1940, avant même la rencontre entre Pétain et Hitler à Montoire qui marque ‘’l’entrée dans la voie de la collaboration’’, le gouvernement de Vichy promulgue un statut des Juifs qui les oblige notamment à se faire recenser à la préfecture. Ce recensement permettra peu de temps après la chasse aux Juifs lors des rafles de 1941 et 1942.

Le 7 juin, nous avons publié un texte de Maurice Rajsfus sur l’obligation qui fut faite aux Juifs de porter une étoile jaune.

Ce 16 juillet marque le 75e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’ (du nom du vélodrome d’hiver qui fut détruit en 1959) qui eut lieu les 16 et 17 juillet 1942.

Cette rafle fut organisée de bout en bout par le directeur de la Police municipale de la Préfecture de Paris, Emile Hennequin, sous couvert du secrétaire général de la police du gouvernement de Vichy, René Bousquet, et de son adjoint pour la zone occupée, Jean Leguay.

Une circulaire de 8 pages datée du 13 juillet 1942 et signée d’Emile Hennequin définit dans ses moindres détails le profil des Juifs à arrêter et, pour chaque arrondissement de Paris et chaque commune du département de la Seine, le nombre de policiers et d’autobus à mobiliser.

 

Témoignage de Maurice Rajsfus, rescapé

Il y a soixante-quinze ans se déroulait l’innommable !

Le 16 juillet 1942, alors que le soleil n’est pas encore levé, l’armée répressive, exclusivement constituée de policiers municipaux qui relevaient de la Préfecture de Paris, se met en marche à Paris et en banlieue. Des coups violents ébranlent la porte de notre petit logement à Vincennes. Comme dans un rêve, j’entends hurler : ‘’Police ! Ouvrez !‘’ à plusieurs reprises.

Ce n’est pas un rêve ; c’est un cauchemar. Déjà deux policiers s’affichent dans l’encadrement de la porte que ma mère vient d’ouvrir. Depuis mon lit, j’aperçois deux cerbères en uniforme de la police française.

Les ordres brutaux, qui m’ont arraché au sommeil, et les apparitions de ces hommes qui repoussent ma mère, me font comprendre que tous les récits entendus quelques années plus tôt sur les pogroms qui s’étaient déroulés dans la Pologne natale de mes parents paraissent se réaliser ici, au pays des Droits de l’homme.

Résonne dans ma tête, comme autant de coups de tonnerre : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Soixante-quinze ans plus tard, cette injonction brutale ne cesse de me revenir en mémoire. Comme si cela ne tarderait pas à se reproduire. Je sais bien que ce ne sera plus jamais le cas mais, tant d’années plus tard.

Comment ne pas comprendre cette antipathie réservée aux policiers lorsqu’il m’arrive d’en croiser un dans la rue ou dans les transports en commun. Nul ne peut ignorer que de nos jours cet ordre hargneux ‘’Police ! Ouvrez !‘’ est réservé à d’autres parias qui ont la malchance de n’avoir pas de papiers d’identité en règle ou, tout aussi grave, d’afficher une couleur de peau peu conforme à celle tolérée par les racistes, dont il n’est pas possible d’exclure nombre de nos policiers.

Combien de fois dans mon sommeil agité, ai-je pu entendre cette vocifération, éructée par des hommes armés contre des familles sans défense : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Dans quel état d’esprit pouvaient être ces hommes qui accomplissaient cette tâche abjecte qui leur était dévolue, sans qu’ils envisagent de la refuser ? Se mettre au service de l’occupant ne leur avait pas posé de problème de conscience. Tous avaient accepté d’utiliser ces mots brutaux pour signifier que leurs victimes ne faisaient plus partie du pays réel : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Ces hommes obéissaient aveuglément à une hiérarchie qui, de son côté, trouvait tout à fait naturel de pourchasser une minorité, à l’imitation de leurs collègues allemands qui, depuis près de dix ans, s’étaient habitués à ces opérations d’épuration pour satisfaire l’ambition de leur Führer qui avait promis de rendre l’Allemagne judenreïn, c’est-à-dire nettoyée de ses Juifs.

Dans cette France, qui avait connu peu de temps avant le Front populaire, les xénophobes et les racistes prenaient leur revanche. Tous ravis de voir les occupants nazis se livrer à la chasse aux Juifs, avec comme hommes de main ces policiers et gendarmes qui, comme sous la République, ne connaissaient pas la désobéissance aux ordres reçus.

D’où ces missions criminogènes effectuées parfois avec la satisfaction du devoir accompli. Peu importait qu’au cours de ces descentes de police soient embarqués des femmes et des jeunes enfants, et même des vieillards grabataires.

Après la Libération

De Gaulle ayant remplacé Pétain au pouvoir, tous ces policiers qui avaient collaboré avec la Gestapo durant plus de quatre ans avaient déjà oublié leur passé honteux, tentant même de convaincre les Français, enfin libérés, qu’ils n’avaient cessé de lutter pour les protéger.

Presque tous ces hommes d’ordre, à la nuque raide, seront réhabilités la Libération venue, et même décorés collectivement de la Légion d’honneur pour être entrés en Résistance à la 25e heure. Tous, même les plus immondes, allaient être réintégrés rapidement, avec avancement dans les grades pour certains.

Comme il était loin le temps des ordres aboyés  : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

A la limite, ils auraient même juré n’avoir jamais prononcé l’injonction menaçante. Leur rappeler le contraire aurait constitué une atteinte à leur honneur. Serviteurs de l’Etat, quel qu’il soit, nos policiers et gendarmes – il ne faut cesser de le rappeler – n’avaient jamais envisagé de refuser les missions qui leur étaient confiées par la Gestapo. C’est ainsi que, du 14 mai 1941 au 30 juillet 1944, près de 76 000 Juifs vivant dans ce pays – surtout des étrangers – avaient été arrêtés par leurs soins et parmi eux, quelque 11 000 enfants qui ne reviendront pas des camps de la mort.

‘’Nous ne faisions qu’obéir aux ordres de nos chefs ‘’ expliqueront certains bravaches qui n’avaient jamais entrevu la possibilité de changer de métier. Nombre d’entre eux se justifieront, avec cet argument stupéfiant : ‘’Si nous n’avions pas exécuté les ordres, d’autres auraient effectué les rafles à notre place, et peut-être même plus brutalement.’’

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Les forces de l’ordre ne font pas de politique, nous a-t-on toujours expliqué. Moyennant quoi ces hommes en uniforme de la police française se sont avérés exécuteurs de la pire des politiques : celle de l’extermination systématique d’une population sans défense.

Impossible d’oublier

Impossible d’oublier cette horrible rafle du 16 juillet 1942 qui a fait de moi un orphelin à perpétuité.

Devenu apprenti sertisseur-joaillier après la déportation de mes parents, je trainais mon chagrin au fil des courses que mon patron me faisait faire. Je ne cherchais ni pitié, ni compassion, craignant surtout les face à face où les gens me regardaient avec une curiosité malsaine à la vue de mon étoile jaune, lorsqu’ils ne s’écartaient pas de moi comme si j’étais porteur d’une maladie contagieuse. Dans le métro, où je ne pouvais fréquenter que le wagon de queue, pas un sourire pour ce jeune garçon sinistrement étranger à ses compagnons de voyage. C’était un peu comme une punition supplémentaire venue augmenter ma détresse. Dans le rue, je rasais les murs, évitant le regard des policiers en patrouille, armés jusqu’aux dents.

Fréquemment, j’apprenais que l’un des clients de mon patron avait été raflé la veille. Il m’est même arrivé d’avoir été envoyé chercher un bijou chez un joaillier et de trouver porte close, les scellés ayant été apposés sur la porte d’appartement servant également d’atelier. Dans cette circonstance, j’avais rapidement pris le large, craignant la possibilité de la présence d’un policier à proximité de l’immeuble, en planque pour embarquer quelque possible victime de cette répression raciale animée par des policiers avides de résultats. Visiblement, cette porte avait été fracturée, avant que l’accès en soit interdit par les scellés. Les auteurs de cette incursion, outre l’injonction habituelle  ‘’Police ! Ouvrez !‘’ auraient pu ajouter, ce qu’ils avaient sans doute réalisé ‘’Ouvrez ! Ou on enfonce la porte !’’

Cela sans la moindre hésitation, accompagnés parfois d’un serrurier car les portes des professionnels de la joaillerie étaient souvent blindées, nos policiers, parfois recrutés au temps du Front populaire, n’hésitaient jamais à mal faire. Ce que je pouvais constater un matin de février 1943, devant la porte vandalisée de ce joaillier de la rue Geoffroy-Marie, à cent mètres de l’atelier qui m’employait.

Avec ma sœur, qui poursuivait ses études, notre plus grande chance c’était d’avoir été oubliés, aussi bien par la Croix-Rouge que par les services sociaux de la mairie de Vincennes. Je n’avais pas encore quinze ans, et ma sœur tout juste dix-sept. L’un et l’autre, en fin de journée, nous nous retrouvions, étonnés d’être toujours en liberté. Sous le regard peu convivial d’une concierge qui, à l’évidence, n’aimait pas les étrangers et, par conséquence, leur progéniture. En délicatesse avec le propriétaire qui s’inquiétait de ne plus recevoir régulièrement le loyer de notre pauvre petit logement, la concierge ne faisait que relayer le ressentiment de son patron-vautour.

Faute de pas connaître quelques élans généreux, non pas pour me plaitndre mais témoigner d’un minimum de solidarité à mon égard, je n’avais pas tardé à généraliser ma rancœur contre ces bons Français de souche qui s’accommodaient tranquillement des méfaits de l’Occupation dès lors que leur subsistance pouvait être assurée grâce au marché noir. Le seul envers qui j’éprouvais une réelle reconnaissance était encore ce patron d’apprentissage qui n’avait pas hésité à embaucher un apprenti porteur d’une étoile jaune : ce n’était pas interdit mais pouvait risquer de le rendre suspect en un temps où la délation était devenue un sport national.

Après le drame vécu avec ma sœur, tous deux désespérés, nous n’avions pas eu droit au soutien d’une cellule psychologique, comme cela se fait de nos jours pour les victimes d’attentats. Bien entendu, ce ne pouvait être le cas car nous avions été assaillis au nom d’une raison d’Etat – fut-elle proche du régime nazi. Dans ma mémoire blessée, ne cesseront jamais de résonner ces mots chargés de haine, braillés par ceux-là mêmes que l’on appelait encore gardiens de la paix :

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Après la lourde épreuve de l’intrusion des policiers avait suivi la séparation d’avec nos parents. Nous nous retrouvions à l’air libre, ma sœur et moi. Désormais, notre prison se situerait à l’extérieur, après le départ de l’autobus où mon père et ma mère avaient été contraints de monter, vers une destination encore inconnue. M’attendait un nouveau constat de l’horreur connue depuis l’aube de ce 16 juillet 1942 : de retour le premier dans notre petit logement, j’avais eu la mauvaise surprise d’y trouver la concierge, fort occupée à secouer la porte du buffet, dans l’espoir de s’emparer d’un éventuel butin. Tentative de pillage, il n’y a pas d’autre mot ! S’étant vu remettre les clés par les policiers, après notre arrestation, la ‘’bignolle’’ n’avait même pas eu besoin de crier :

‘’C’est la concierge ! Ouvrez !’’

C’était l’image déformée d’une triste société ayant remisé son humanisme au vestiaire. Dans la rue, j’avais eu le sentiment de ne pas exister car les regards ne s’attardaient pas sur moi. Comme si cette étoile jaune qui me collait à la peau pouvait me rendre invisible.

Brutalement séparé de mes parents, je n’avais plus le moindre recours. En cette fin d’après-midi de juillet, où la chaleur était forte, les rares passants n’avaient que faire de ce garçon qui, ayant perdu ses repères, ne comprenait pas encore ce qui lui était arrivé quelques heures plus tôt. Comme un sinistre leitmotiv, lui reviennent en mémoire ces mots éructés par des policiers peu soucieux de savoir quel serait le sort de leurs victimes :

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Pour ceux qui n’étaient pas au travail, c’était les vacances et, dans ce quartier de Vincennes, les quelques passants croisés ignoraient sans doute que, quelques rues plus loin, un petit pavillon avait été transformé en prison provisoire. Par ailleurs, chez ceux qui depuis leur fenêtre avaient pu assister au drame qui se jouait de l’autre côté de cette rue Louis-Besquel où une geôle collective avait été ouverte par les soins de la police française, nulle émotion visible.

Autre constat tout aussi étonnant : alors que j’avais dû traverser Vincennes pour informer la meilleure amie de ma sœur du drame qui venait de nous frapper, je n’avais pas rencontré le moindre soldat allemand. Etonnant, évidemment, car Vincennes était devenue ville de garnison pour l’armée occupante. A moins de deux cents mètres du lieu où nous avions été provisoirement enfermés, les casernements proches du donjon, ainsi que le Fort neuf et la caserne des Dragons, à l’orée du bois, fourmillaient habituellement d’uniformes vert de gris. Pas un Allemand dans les rues de Vincennes. L’Occupant tentait peut-être de convaincre la population que cette opération répressive relevait surtout de la volonté du pouvoir de Vichy de nettoyer la France de ses Juifs.

Au terme de cette journée qui s’était déroulée dans une chaleur éprouvante, un violent orage s’était abattu sur le région parisienne, comme pour laver le crime commis par ces policiers ayant oublié qu’ils avaient été – parfois – des policiers républicains …

Maurice Rajsfus

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Maurice Rajsfus est un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942. Il vivait à Vincennes avec ses parents et sa soeur. C’est là qu’ils furent arrêtés le 16 juillet au petit matin.

Les deux enfants, du fait de leur âge (14 et 16 ans), furent relâchés. Les parents furent transportés jusqu’au Vel’ d’Hiv’, puis à Drancy avant d’être convoyés jusqu’au camp d’extermination d’Auschwitz.
Maurice Rajsfus, aujourd’hui âgé de 89 ans, vit à Cachan et intervient dans des classes de CM2 à la demande d’enseignants (écoles Carnot et Coteau). Pendant une dizaine d’années, il est intervenu lors de la commémoration de cette rafle du Vel’ d’Hiv à Cachan.
A l’occasion du 75e anniversaire de ces événements tragiques et alors que Mme Le Pen a tenté d’en réécrire l’Histoire lors de sa campagne présidentielle et que le nazisme n’est pas mort, il a jugé utile d’écrire un texte sur le port de l’étoile jaune rendu obligatoire à partir du 7 juin par une ordonnance des autorités nazies. Une façon de perpétuer pour les jeunes générations une mémoire qui s’étiole avec le temps et de les mettre en garde vis à vis de toutes les formes de discrimination.
Maurice Rajsfus est membre du collectif Cachan Ensemble. Le texte ci-dessus est une tribune libre qui n’engage que son auteur.