16-17 juillet : se souvenir de la rafle du Vel’ d’Hiv’

Vel' d'Hiv_ligne de bus

Le 3 octobre 1940, avant même la rencontre entre Pétain et Hitler à Montoire qui marque ‘’l’entrée dans la voie de la collaboration’’, le gouvernement de Vichy promulgue un statut des Juifs qui les oblige notamment à se faire recenser à la préfecture. Ce recensement permettra peu de temps après la chasse aux Juifs lors des rafles de 1941 et 1942.

Le 7 juin, nous avons publié un texte de Maurice Rajsfus sur l’obligation qui fut faite aux Juifs de porter une étoile jaune.

Ce 16 juillet marque le 75e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’ (du nom du vélodrome d’hiver qui fut détruit en 1959) qui eut lieu les 16 et 17 juillet 1942.

Cette rafle fut organisée de bout en bout par le directeur de la Police municipale de la Préfecture de Paris, Emile Hennequin, sous couvert du secrétaire général de la police du gouvernement de Vichy, René Bousquet, et de son adjoint pour la zone occupée, Jean Leguay.

Une circulaire de 8 pages datée du 13 juillet 1942 et signée d’Emile Hennequin définit dans ses moindres détails le profil des Juifs à arrêter et, pour chaque arrondissement de Paris et chaque commune du département de la Seine, le nombre de policiers et d’autobus à mobiliser.

 

Témoignage de Maurice Rajsfus, rescapé

Il y a soixante-quinze ans se déroulait l’innommable !

Le 16 juillet 1942, alors que le soleil n’est pas encore levé, l’armée répressive, exclusivement constituée de policiers municipaux qui relevaient de la Préfecture de Paris, se met en marche à Paris et en banlieue. Des coups violents ébranlent la porte de notre petit logement à Vincennes. Comme dans un rêve, j’entends hurler : ‘’Police ! Ouvrez !‘’ à plusieurs reprises.

Ce n’est pas un rêve ; c’est un cauchemar. Déjà deux policiers s’affichent dans l’encadrement de la porte que ma mère vient d’ouvrir. Depuis mon lit, j’aperçois deux cerbères en uniforme de la police française.

Les ordres brutaux, qui m’ont arraché au sommeil, et les apparitions de ces hommes qui repoussent ma mère, me font comprendre que tous les récits entendus quelques années plus tôt sur les pogroms qui s’étaient déroulés dans la Pologne natale de mes parents paraissent se réaliser ici, au pays des Droits de l’homme.

Résonne dans ma tête, comme autant de coups de tonnerre : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Soixante-quinze ans plus tard, cette injonction brutale ne cesse de me revenir en mémoire. Comme si cela ne tarderait pas à se reproduire. Je sais bien que ce ne sera plus jamais le cas mais, tant d’années plus tard.

Comment ne pas comprendre cette antipathie réservée aux policiers lorsqu’il m’arrive d’en croiser un dans la rue ou dans les transports en commun. Nul ne peut ignorer que de nos jours cet ordre hargneux ‘’Police ! Ouvrez !‘’ est réservé à d’autres parias qui ont la malchance de n’avoir pas de papiers d’identité en règle ou, tout aussi grave, d’afficher une couleur de peau peu conforme à celle tolérée par les racistes, dont il n’est pas possible d’exclure nombre de nos policiers.

Combien de fois dans mon sommeil agité, ai-je pu entendre cette vocifération, éructée par des hommes armés contre des familles sans défense : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Dans quel état d’esprit pouvaient être ces hommes qui accomplissaient cette tâche abjecte qui leur était dévolue, sans qu’ils envisagent de la refuser ? Se mettre au service de l’occupant ne leur avait pas posé de problème de conscience. Tous avaient accepté d’utiliser ces mots brutaux pour signifier que leurs victimes ne faisaient plus partie du pays réel : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

Ces hommes obéissaient aveuglément à une hiérarchie qui, de son côté, trouvait tout à fait naturel de pourchasser une minorité, à l’imitation de leurs collègues allemands qui, depuis près de dix ans, s’étaient habitués à ces opérations d’épuration pour satisfaire l’ambition de leur Führer qui avait promis de rendre l’Allemagne judenreïn, c’est-à-dire nettoyée de ses Juifs.

Dans cette France, qui avait connu peu de temps avant le Front populaire, les xénophobes et les racistes prenaient leur revanche. Tous ravis de voir les occupants nazis se livrer à la chasse aux Juifs, avec comme hommes de main ces policiers et gendarmes qui, comme sous la République, ne connaissaient pas la désobéissance aux ordres reçus.

D’où ces missions criminogènes effectuées parfois avec la satisfaction du devoir accompli. Peu importait qu’au cours de ces descentes de police soient embarqués des femmes et des jeunes enfants, et même des vieillards grabataires.

Après la Libération

De Gaulle ayant remplacé Pétain au pouvoir, tous ces policiers qui avaient collaboré avec la Gestapo durant plus de quatre ans avaient déjà oublié leur passé honteux, tentant même de convaincre les Français, enfin libérés, qu’ils n’avaient cessé de lutter pour les protéger.

Presque tous ces hommes d’ordre, à la nuque raide, seront réhabilités la Libération venue, et même décorés collectivement de la Légion d’honneur pour être entrés en Résistance à la 25e heure. Tous, même les plus immondes, allaient être réintégrés rapidement, avec avancement dans les grades pour certains.

Comme il était loin le temps des ordres aboyés  : ‘’Police ! Ouvrez !‘’

A la limite, ils auraient même juré n’avoir jamais prononcé l’injonction menaçante. Leur rappeler le contraire aurait constitué une atteinte à leur honneur. Serviteurs de l’Etat, quel qu’il soit, nos policiers et gendarmes – il ne faut cesser de le rappeler – n’avaient jamais envisagé de refuser les missions qui leur étaient confiées par la Gestapo. C’est ainsi que, du 14 mai 1941 au 30 juillet 1944, près de 76 000 Juifs vivant dans ce pays – surtout des étrangers – avaient été arrêtés par leurs soins et parmi eux, quelque 11 000 enfants qui ne reviendront pas des camps de la mort.

‘’Nous ne faisions qu’obéir aux ordres de nos chefs ‘’ expliqueront certains bravaches qui n’avaient jamais entrevu la possibilité de changer de métier. Nombre d’entre eux se justifieront, avec cet argument stupéfiant : ‘’Si nous n’avions pas exécuté les ordres, d’autres auraient effectué les rafles à notre place, et peut-être même plus brutalement.’’

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Les forces de l’ordre ne font pas de politique, nous a-t-on toujours expliqué. Moyennant quoi ces hommes en uniforme de la police française se sont avérés exécuteurs de la pire des politiques : celle de l’extermination systématique d’une population sans défense.

Impossible d’oublier

Impossible d’oublier cette horrible rafle du 16 juillet 1942 qui a fait de moi un orphelin à perpétuité.

Devenu apprenti sertisseur-joaillier après la déportation de mes parents, je trainais mon chagrin au fil des courses que mon patron me faisait faire. Je ne cherchais ni pitié, ni compassion, craignant surtout les face à face où les gens me regardaient avec une curiosité malsaine à la vue de mon étoile jaune, lorsqu’ils ne s’écartaient pas de moi comme si j’étais porteur d’une maladie contagieuse. Dans le métro, où je ne pouvais fréquenter que le wagon de queue, pas un sourire pour ce jeune garçon sinistrement étranger à ses compagnons de voyage. C’était un peu comme une punition supplémentaire venue augmenter ma détresse. Dans le rue, je rasais les murs, évitant le regard des policiers en patrouille, armés jusqu’aux dents.

Fréquemment, j’apprenais que l’un des clients de mon patron avait été raflé la veille. Il m’est même arrivé d’avoir été envoyé chercher un bijou chez un joaillier et de trouver porte close, les scellés ayant été apposés sur la porte d’appartement servant également d’atelier. Dans cette circonstance, j’avais rapidement pris le large, craignant la possibilité de la présence d’un policier à proximité de l’immeuble, en planque pour embarquer quelque possible victime de cette répression raciale animée par des policiers avides de résultats. Visiblement, cette porte avait été fracturée, avant que l’accès en soit interdit par les scellés. Les auteurs de cette incursion, outre l’injonction habituelle  ‘’Police ! Ouvrez !‘’ auraient pu ajouter, ce qu’ils avaient sans doute réalisé ‘’Ouvrez ! Ou on enfonce la porte !’’

Cela sans la moindre hésitation, accompagnés parfois d’un serrurier car les portes des professionnels de la joaillerie étaient souvent blindées, nos policiers, parfois recrutés au temps du Front populaire, n’hésitaient jamais à mal faire. Ce que je pouvais constater un matin de février 1943, devant la porte vandalisée de ce joaillier de la rue Geoffroy-Marie, à cent mètres de l’atelier qui m’employait.

Avec ma sœur, qui poursuivait ses études, notre plus grande chance c’était d’avoir été oubliés, aussi bien par la Croix-Rouge que par les services sociaux de la mairie de Vincennes. Je n’avais pas encore quinze ans, et ma sœur tout juste dix-sept. L’un et l’autre, en fin de journée, nous nous retrouvions, étonnés d’être toujours en liberté. Sous le regard peu convivial d’une concierge qui, à l’évidence, n’aimait pas les étrangers et, par conséquence, leur progéniture. En délicatesse avec le propriétaire qui s’inquiétait de ne plus recevoir régulièrement le loyer de notre pauvre petit logement, la concierge ne faisait que relayer le ressentiment de son patron-vautour.

Faute de pas connaître quelques élans généreux, non pas pour me plaitndre mais témoigner d’un minimum de solidarité à mon égard, je n’avais pas tardé à généraliser ma rancœur contre ces bons Français de souche qui s’accommodaient tranquillement des méfaits de l’Occupation dès lors que leur subsistance pouvait être assurée grâce au marché noir. Le seul envers qui j’éprouvais une réelle reconnaissance était encore ce patron d’apprentissage qui n’avait pas hésité à embaucher un apprenti porteur d’une étoile jaune : ce n’était pas interdit mais pouvait risquer de le rendre suspect en un temps où la délation était devenue un sport national.

Après le drame vécu avec ma sœur, tous deux désespérés, nous n’avions pas eu droit au soutien d’une cellule psychologique, comme cela se fait de nos jours pour les victimes d’attentats. Bien entendu, ce ne pouvait être le cas car nous avions été assaillis au nom d’une raison d’Etat – fut-elle proche du régime nazi. Dans ma mémoire blessée, ne cesseront jamais de résonner ces mots chargés de haine, braillés par ceux-là mêmes que l’on appelait encore gardiens de la paix :

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Après la lourde épreuve de l’intrusion des policiers avait suivi la séparation d’avec nos parents. Nous nous retrouvions à l’air libre, ma sœur et moi. Désormais, notre prison se situerait à l’extérieur, après le départ de l’autobus où mon père et ma mère avaient été contraints de monter, vers une destination encore inconnue. M’attendait un nouveau constat de l’horreur connue depuis l’aube de ce 16 juillet 1942 : de retour le premier dans notre petit logement, j’avais eu la mauvaise surprise d’y trouver la concierge, fort occupée à secouer la porte du buffet, dans l’espoir de s’emparer d’un éventuel butin. Tentative de pillage, il n’y a pas d’autre mot ! S’étant vu remettre les clés par les policiers, après notre arrestation, la ‘’bignolle’’ n’avait même pas eu besoin de crier :

‘’C’est la concierge ! Ouvrez !’’

C’était l’image déformée d’une triste société ayant remisé son humanisme au vestiaire. Dans la rue, j’avais eu le sentiment de ne pas exister car les regards ne s’attardaient pas sur moi. Comme si cette étoile jaune qui me collait à la peau pouvait me rendre invisible.

Brutalement séparé de mes parents, je n’avais plus le moindre recours. En cette fin d’après-midi de juillet, où la chaleur était forte, les rares passants n’avaient que faire de ce garçon qui, ayant perdu ses repères, ne comprenait pas encore ce qui lui était arrivé quelques heures plus tôt. Comme un sinistre leitmotiv, lui reviennent en mémoire ces mots éructés par des policiers peu soucieux de savoir quel serait le sort de leurs victimes :

‘’Police ! Ouvrez !‘’

Pour ceux qui n’étaient pas au travail, c’était les vacances et, dans ce quartier de Vincennes, les quelques passants croisés ignoraient sans doute que, quelques rues plus loin, un petit pavillon avait été transformé en prison provisoire. Par ailleurs, chez ceux qui depuis leur fenêtre avaient pu assister au drame qui se jouait de l’autre côté de cette rue Louis-Besquel où une geôle collective avait été ouverte par les soins de la police française, nulle émotion visible.

Autre constat tout aussi étonnant : alors que j’avais dû traverser Vincennes pour informer la meilleure amie de ma sœur du drame qui venait de nous frapper, je n’avais pas rencontré le moindre soldat allemand. Etonnant, évidemment, car Vincennes était devenue ville de garnison pour l’armée occupante. A moins de deux cents mètres du lieu où nous avions été provisoirement enfermés, les casernements proches du donjon, ainsi que le Fort neuf et la caserne des Dragons, à l’orée du bois, fourmillaient habituellement d’uniformes vert de gris. Pas un Allemand dans les rues de Vincennes. L’Occupant tentait peut-être de convaincre la population que cette opération répressive relevait surtout de la volonté du pouvoir de Vichy de nettoyer la France de ses Juifs.

Au terme de cette journée qui s’était déroulée dans une chaleur éprouvante, un violent orage s’était abattu sur le région parisienne, comme pour laver le crime commis par ces policiers ayant oublié qu’ils avaient été – parfois – des policiers républicains …

Maurice Rajsfus

Maurice_Rajsfus_1

 

Maurice Rajsfus est un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942. Il vivait à Vincennes avec ses parents et sa soeur. C’est là qu’ils furent arrêtés le 16 juillet au petit matin.

Les deux enfants, du fait de leur âge (14 et 16 ans), furent relâchés. Les parents furent transportés jusqu’au Vel’ d’Hiv’, puis à Drancy avant d’être convoyés jusqu’au camp d’extermination d’Auschwitz.
Maurice Rajsfus, aujourd’hui âgé de 89 ans, vit à Cachan et intervient dans des classes de CM2 à la demande d’enseignants (écoles Carnot et Coteau). Pendant une dizaine d’années, il est intervenu lors de la commémoration de cette rafle du Vel’ d’Hiv à Cachan.
A l’occasion du 75e anniversaire de ces événements tragiques et alors que Mme Le Pen a tenté d’en réécrire l’Histoire lors de sa campagne présidentielle et que le nazisme n’est pas mort, il a jugé utile d’écrire un texte sur le port de l’étoile jaune rendu obligatoire à partir du 7 juin par une ordonnance des autorités nazies. Une façon de perpétuer pour les jeunes générations une mémoire qui s’étiole avec le temps et de les mettre en garde vis à vis de toutes les formes de discrimination.
Maurice Rajsfus est membre du collectif Cachan Ensemble. Le texte ci-dessus est une tribune libre qui n’engage que son auteur.

7 juin 1942 : l’étoile jaune, prémisse à la rafle du Vel d’Hiv – Maurice Rajsfus

Maurice Rajsfus est un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942. Il vivait à Vincennes avec ses parents et sa soeur. C’est là qu’ils furent arrêtés le 16 juillet au petit matin.
Les deux enfants, du fait de leur âge (14 et 16 ans), furent relâchés. Les parents furent transportés jusqu’au Vel’ d’Hiv’ , puis à Drancy avant d’être convoyés jusqu’au camp d’extermination d’Auschwitz.
Maurice Rajsfus, aujourd’hui âgé de 89 ans, vit à Cachan et intervient dans des classes de CM2 à la demande d’enseignants (écoles Carnot et Coteau). Pendant une dizaine d’années, il est intervenu lors de la commémoration de cette rafle du Vel’ d’Hiv à Cachan.
A l’occasion du 75e anniversaire de ces événements tragiques et alors que Mme Le Pen a tenté d’en réécrire l’Histoire lors de sa campagne présidentielle et que le nazisme n’est pas mort, il a jugé utile d’écrire un texte sur le port de l’étoile jaune rendu obligatoire à partir du 7 juin par une ordonnance des autorités nazies. Une façon de perpétuer pour les jeunes générations une mémoire qui s’étiole avec le temps et de les mettre en garde vis à vis de toutes les formes de discrimination.
Maurice Rajsfus est membre du collectif Cachan Ensemble. Le texte qui suit est une tribune libre qui n’engage que son auteur.

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Il y a soixante-quinze ans, nous devenions des parias !

Deux ans après leur arrivée à Paris, les autorités nazies ont décidé par la 8e ordonnance datée du 29 mai 1942 de nous affubler d’une abominable étoile juive à six pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs, en tissu jaune avec, en caractères noirs de style hébraïque, l’inscription « Juif ». Celle-ci devait être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement.
Il fallait nous rendre au commissariat de police pour nous voir délivrer 3 étoiles par personne contre la remise de quelques points de notre carte de rationnement textile.
Il était interdit aux Juifs, dès l’âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter cette étoile juive, sous peine d’emprisonnement, d’amende et/ou d’internement dans un camp pour Juifs.

etoile jaune
Nous en avons été avertis par voie de presse.
La date fixée pour porter cette décoration humiliante : dimanche 7 juin 1942.

En route vers le collège

Lundi 8 juin, jour de classe, arrivé dans la rue, j’ai l’impression d’être transparent. Les passants regardent ailleurs. Comme si je n’existe pas.
Dans le même temps, tenace, cette impression que tout le monde se retourne sur moi.

Jusqu’au collège, distant de plus d’un kilomètre, un vrai supplice ! Pas question de masquer ma poitrine avec mon cartable. Je marche donc à découvert.
Dans la cour du collège, quelques cris : « Vive le shérif ».
La veste une fois déposée au portemanteau, je ne suis pas quitte pour autant car ma blouse porte également la marque indispensable.
J’entre dans la classe avec l’indicible envie de disparaître. Je crois me rappeler que mes camarades évitent de me regarder.
On ne m’a d’ailleurs jamais aussi peu regardé que ce jour-là.

Dans la cour du collège, à l’heure de la récréation, nous nous comptons discrètement. Il y a trois porteurs d’étoile : un et demi pour cent de cette population réunie chaque jour pour étudier. Sans concertation, nous ne participons plus aux jeux ordinaires. C’est peut-être la meilleure façon de ne pas être exclus. Lorsqu’on est différent, il est préférable ne pas trop se mêler aux autres, ce qui ne peut qu’arranger tout le monde.
Différents des autres, c’est devenu évident. Impossible de savoir si nos camarades se sentent différents de nous.

A part un élève, personne ne nous insulte, ne nous menace. Nous sommes bien plus des objets de curiosité qu’un quelconque sujet de trouble éventuel. L’arrivée inattendue de ces étoiles a peut-être fait prendre conscience à mes camarades d’un fait majeur : les hommes blancs ne correspondent pas tous à un même modèle.

Nos professeurs sont exemplaires et les rapports enseignants-élèves ne souffrent pas de la présence de quelques porteurs d’étoile. Le directeur, pourtant pétainiste, a prévenu qu’il ne tolérerait pas le moindre écart de langage.

Traque dans la rue

Dans la rue, dès le 7 juin, la police française se livre à une véritable chasse au faciès, interpellant tous ceux qui n’ont pas le bon profil, pour contrôler leur identité et vérifier s’ils sont passibles ou pas du port de l’étoile jaune.

Ceci est possible car les Juifs ont été obligés à se faire recenser dans le commissariat de leur quartier en octobre 1940, ce qui s’est traduit par l’apposition d’un cachet rouge JUIF ou JUIVE de 1,5 cm sur 3,5 cm sur la carte d’identité, la carte de séjour ou l’acte de naissance.

Protestations d’autorités religieuses

Dès le 7 juin, un pasteur réagit à l’Oratoire de Paris. Le 12 juin, la Fédération protestante de France écrit à Pétain pour lui exprimer ‘’la douloureuse impression éprouvée devant les nouvelles mesures prises par les autorités d’occupation à l’égard des israélites’’.
Mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, son président, le pasteur Marc Boegner, remet personnellement à Pétain, le 27 juin 1942, une lettre relayée à tous les pasteurs de zone occupée, pour protester contre le port de l’étoile jaune.

Pour les catholiques, le jour même de l’entrée en vigueur de l’étoile, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise l’initiative d’un groupe de Jécistes demandant une protestation en chaire à l’église de la Sorbonne.
Mgr Chaptal, évêque auxiliaire de Paris, dont la mère était juive d’origine russe, portera ostensiblement l’étoile par esprit de solidarité.
Si des prêtres de base s’engagent courageusement, la hiérarchie catholique ne réagit que tardivement. Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, ne réagira aux persécutions des Juifs que le 23 août 1942, après la rafle du Vel’ d’Hiv‘.

Protestations dans la rue

Ce 7 juin 1942, des manifestations de sympathie entraînent l’arrestation d’une quarantaine de personnes à Paris pour défaut d’étoile, ou pour avoir porté d’autres insignes, avec des inscriptions comme « zazou », « swing », « potache », « papou ».
Les hommes juifs ont été internés à Drancy, les femmes à la prison des Tourelles. Un sort identique est réservé aux non-juifs, et les moins de 18 ans sont interpellés pour 24h à 48h avant d’être libérés.

Mais les mesures discriminatoires s’étendent pour déboucher sur l’innommable

Dès ce même jour, nous sommes soumis à n’emprunter que le wagon de queue dans le métro parisien.
Ce n’est là qu’un hors-d’œuvre puisqu’une autre ordonnance nazie, datée du 8 juillet 1942, interdit aux porteurs de l’étoile jaune de fréquenter la plupart des lieux publics (cafés, squares, cinémas, théâtres…). Nous ne sommes tolérés que dans la rue et les transports en commun.
L’air que nous y respirons est contaminé par ces mesures de collaboration décidées par Pétain lors de la rencontre avec Hitler à Montoire le 24 octobre 1940 et transmises par la voie hiérarchique aux policiers sans que cela soulève de remous ou suscite des démissions.

Malgré l’horreur de cette mise à l’écart, le pire est à venir.
Quarante jours plus tard, le 16 juillet 1942, alors que le soleil n’est pas encore levé, commence la sinistre rafle du Vel’ d’Hiv’.

Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’, le 6 juin 2017.

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A lire aussi, les écrits de Maurice Rajsfus  :

Couv - Operation etoile jaune - 2002

Couv - Paris 1942 Chroniques d'un survivant - 2002

Couv - La rafle du Vel' d'Hiv' - Adaptation theatrale de Philippe Ogouz - 2003

Couv - Collapsus Survivre avec Auschwitz en memoire - 2005

Couv - Le petit Maurice dans le tourmente - BD 2010

La Cité d’artistes de Cachan – Pour une réinscription dans le territoire

Un texte de Jean-Claude Anglade, artiste plasticien

entree_cite_des_artistesEntrée de la Cité d’artistes, rue de la concorde

allee_des_artsAllée des Arts

Inscrite dans un site favorisant une vue circulaire sur Paris et la banlieue sud, la Cité d’artistes de Cachan est implantée en bordure de ville, à l’extrémité du quartier du Coteau, en limite avec l’autoroute A6. La construction des 11 pavillons conçus par les architectes Jean-Bernard Cremnitzer et Arno Heinz, a fait appel à des procédés innovants de poutraison métallique. Étape de promenade appréciée par les randonneurs, la présence du Jardin panoramique à ses côtés accentue son caractère paysagé. Si la qualité architecturale et environnementale de cet ensemble de 22 ateliers est reconnue, qu’en est-il aujourd’hui du projet ambitieux initié dans le cadre de « Banlieues 89 » par l’architecte-urbaniste Roland Castro ?

La construction de cette cité d’artistes est la dernière réalisation d’un programme de création d’ateliers-logements mené par le Ministère de la Culture de 1981 à 1990, en partenariat avec des villes, en Ile-de-France et en province. Ce dispositif fait partie des mesures d’aide de l’Etat à la création artistique mises en place par Jack Lang, après sa nomination comme ministre de la culture. Il fait l’objet à l’origine d’une convention entre la ville et l‘Etat. Cependant, l’attribution personnalisée des ateliers par une commission paritaire (Ville-État) ne favorise pas la dimension collective du lieu. La dynamique collaborative n’est pas un enjeu déterminant dans le choix d’installation des artistes-résidents venus d’horizons artistiques très différents.

La particularité de ce programme est d’avoir adopté un modèle profondément inscrit dans l’imaginaire collectif, celui de la « cité d’artistes ». Au début du 20ème siècle, les lieux de regroupement d’artistes, comme Le Bateau-lavoir à Montmartre, ont été le creuset de l’Art Moderne. En 1975, une mobilisation a permis de conserver à Paris certains de ces lieux historiques (La Ruche – La Cité fleurie) menacés de destruction par les promoteurs. Des lieux de travail partagés par des artistes existent toujours aujourd’hui. Ils occupent très souvent des zones urbaines abandonnées, des friches, des entrepôts désaffectés. Contrairement aux lieux collectifs autogérés, le regroupement des artistes à Cachan procède, lui, d’une logique institutionnelle. Mais le modèle de la « cité d’artistes » est-il encore valide aujourd’hui ?

La cité d’artistes a déjà 25 ans

Pensée à son origine comme pôle d’attractivité culturelle, le rayonnement de la Cité d’artistes reste, 25 ans après sa construction, très limité. Sa création a bien été l’élément déclencheur de la manifestation « Chemins d’art » qui propose chaque année, en octobre, une déambulation dans les ateliers des artistes cachanais, mais ces « Portes ouvertes » à l’échelle de la ville, ne favorisent pas particulièrement la lisibilité de la Cité d’artistes elle-même. Le catalogue réalisé en 2010 à l’occasion de ses 20 ans, à l’initiative de l’association des artistes-résidents, est jusqu’ici, la seule action de communication significative qui ait marqué officiellement son existence. De fait, son identité artistique repose entièrement sur la potentielle dynamique des parcours individuels de la quarantaine d’artistes qui y ont séjourné depuis sa création. Pour sortir de son isolement, la Cité d’artistes a besoin, de toute évidence, d’une action culturelle forte.

S’il reste le lieu d’intimité de la création, l’atelier n’est plus, depuis longtemps, le lieu de concentration de l’activité artistique, mais une base d’expérimentation où naissent les projets, parfois nomades. La démocratisation culturelle, opérée depuis les années 70, a transformé le contexte du travail des artistes. De nouveaux acteurs culturels sont apparus dans le milieu artistique, constitué autrefois principalement de collectionneurs et de galeristes. Le travail considérable de médiation accompli depuis une trentaine d’années par les Centres d’art contemporain a fait émerger de nouveaux processus économiques de productions artistiques liés à la commande publique. Ces résidences artistiques éloignent souvent les artistes des réseaux de proximité. Pour être encore valide, le modèle de la Cité d’artistes doit prendre en compte la réalité de ce nouvel environnement professionnel.

Un « lieu de fabrique artistique » abandonné

Dans le projet initial, la Cité d’artistes de Cachan comportait en plus de ses 22 ateliers-logements, un lieu de production artistique, consacré à des commandes publiques au niveau de l’Etat. Cette partie du projet a été abandonnée. L’emplacement prévu pour cet équipement est aujourd’hui marqué par une grande pelouse en bordure de la rue de la Concorde. Sa présence au sein de la Cité d’artistes devait jouer un rôle moteur dans le rayonnement du pôle artistique. Cette ambition de départ est révélatrice de la volonté des concepteurs du site de corriger l’isolement des ateliers dans la plupart des programmes précédents. Certains d’entre eux ont pourtant misé sur la cohabitation avec un pôle d’attraction culturel ou un site patrimoine. À Auvers-sur-Oise, par exemple, un ensemble d’ateliers a été implanté autour de la Maison du Docteur Gachet (mécène de Vincent Van Gogh) et est accompagné d’une Galerie d’art contemporain.

jardin_panoramiqueEmplacement du projet de « fabrique » abandonné

extremite_sudExtrémité sud du Jardin panoramique, rue de la Concorde.

Une réflexion s’impose maintenant pour redonner à la Cité d’artistes, située en lisière de la commune, coupée du centre-ville, le moyen de sortir de son isolement et d’imaginer un projet alternatif au lieu de fabrique artistique abandonné.

Un projet alternatif, un Jardin des arts

À l’horizon 2020 sera achevée, de l’autre côté de l’autoroute A6, la construction de la Gare Villejuif-Institut Gustave Roussy de la future ligne 15 sud du métro qui desservira 22 communes des Hauts-de-Seine, du Val-de-Marne, de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne. La rénovation urbaine envisagée dans le cadre du Grand Paris Express offre l’opportunité d’une réinscription de la Cité d’artistes de Cachan dans le territoire. Sa présence est pour l’instant ignorée par les promoteurs de ce projet.

Situé sur un des cheminements d’accès de cette future gare, les espaces actuellement « délaissés » en bordure ouest de l’A6 devront être réaménagés (passerelle, tunnel piétonnier…). Bénéficiant d’une nouvelle lisibilité, lieu de passage d’un nouveau public, la Cité d’artistes sera un atout important de la requalification du quartier du Coteau, appelé à devenir une des portes d’entrée de la ville. Dans cette perspective la vocation urbaine de la Cité d’artistes devra être redéfinie. La création d’un équipement public lui permettrait de trouver un nouvel essor, l’aiderait à construire des relations avec son environnement culturel et social.

Une option pertinente serait d’adosser aux ateliers-logements une structure culturelle dédiée à la formation artistique en direction d’un large public (enfants, adolescents, adultes, préparation des lycéens aux filières artistiques, accueil de groupes scolaires…). Un véritable accès à l’éducation artistique fait défaut aujourd’hui, les ateliers du CAPLAC ont quitté le théâtre Jacques Carat en travaux, pour des locaux exigus. Grâce à ce voisinage, les artistes-résidents pourraient prendre toute leur part aux actions pédagogiques : stages, cours, conférences. L’implantation de cet équipement en frontière du parc, respectueuse du site paysagé, serait aussi l’occasion d’une mise en relation de la Cité d’artistes avec le Jardin panoramique. Cet espace naturel favorise la présentation d’œuvres en plein air. Des résidences d’artistes mises en place en relation avec la ville et les structures culturelles régionales (MAC VAL, Centre d’arts, etc…) permettrait un programme, échelonné dans le temps, pour la création d’un Parc de sculptures.

La réunion dans un même Pôle de ces trois éléments : Cité d’artistes – Structure de formation artistique – Parc de sculptures, ferait de cet ensemble un Jardin des arts. Son offre d’activités artistiques et culturelles assurerait la fréquentation hebdomadaire de différents publics et donnerait vie à ce quartier pavillonnaire. La Cité d’artistes de Cachan pourrait alors jouer son rôle de médiation dans le dialogue avec l’art et la culture et devenir pleinement une actrice de la vie culturelle locale.

Cachanaises, ensemble…

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Nous étions une douzaine ce samedi 17 octobre, réunies autour d’un clafoutis aux cerises du Coteau et de quelques boissons pour discuter… entre femmes de la liste Cachan Ensemble candidate aux Municipales de 2014.

Nous avons parlé de la question de la rotation de nos élu(e)s au Conseil Municipal, mais aussi de la diffusion des informations relatives aux actions des membres de notre mouvement, de l’apport et des compétences de chacune dans les groupes de travail : urbanisme, social, soutien aux élus, jeunesse, communication, etc. Rappelons que ces groupes fonctionnent avec des sympathisants qui se sentent concernés par ces sujets et qui veulent témoigner et contribuer.

Nous avons partagé notre vision de l’action de Cachan Ensemble, au bout d’un an et demi de présence dans l’opposition municipale et nous avons réfléchi aux moyens d’améliorer le fonctionnement du mouvement et d’y associer toujours plus de Cachanais.

Tous ceux qui souhaitent contribuer à cette réflexion et aux travaux en cours sont les bienvenus et peuvent écrire à : contact@cachan-ensemble.fr

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Groupe de travail CCAS

Le chagrin et la colère – Gérard Najman

Nous publions ci-dessous le texte que Gérard Najman a rédigé à l’occasion de la Commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ du 16 juillet 1942.

Le chagrin et la colère

Commemoration rafle du Vel d'Hiv - Gerard Najman - 2008

Maurice ne m’en voudra certainement pas d’utiliser pour cette tribune le titre de l’un de ses livres consacrés à la rafle du Vel’ d’Hiv’ : il reflète ce que je ressens après une nouvelle dérobade du Maire de Cachan vis-à-vis de la commémoration d’hier soir.

Il était en effet absent, malgré la plaque à inaugurer en mémoire de la famille Tyszelman, raflée le 16 juillet 1942 à son domicile 5 avenue Dumotel.

Plaque famille Tyszelman

Le motif : une mission parlementaire au Togo. On peut avoir un empêchement : certes, mais cela fait la 15e année consécutive que le maire est  »empêché ».

J’ai été maire-adjoint en charge des affaires scolaires de 2001 à 2014. C’est à ce titre que dès 2001, j’ai demandé en Bureau municipal que la Ville organise cette commémoration pour lutter contre l’oubli et les discriminations. Je souhaitais sensibiliser, au travers de leurs enseignants, les enfants de CM2 des écoles de Cachan sur les drames et les crimes auxquels peuvent conduire la racisme et le fanatisme. La seconde guerre mondiale est en effet à leur programme. Je souhaitais faire de cette commémoration un moment de réflexions partagées. Je l’ai organisée jusqu’en 2013.

Le Maire, pourtant annoncé dans Cachan municipal pour présider cette première cérémonie de 2001, n’y vint pas. Son premier adjoint Alain Blavat prononça un discours, j’exprimai un témoignage en tant que fils d’une enfant juive cachée et des élèves de CM2 de la classe de M. Guesba (école de la Plaine) lurent des textes sur le racisme et l’intolérance qu’ils avaient composés en association avec la bibliothèque de La Plaine.

Cette absence du Maire s’est répétée année après année : pourtant, si l’on fait le compte de toutes les autres commémorations qui se déroulent chaque année, le nombre de ses absences au cours de ces quinze dernières années se comptent sur les doigts d’une main. Quelle explication à l’absence de ce maire par ailleurs omniprésent dans les autres manifestations officielles ?

En juin 2002, à l’occasion du 60e anniversaire de la rafle, la mairie fit, sur ma proposition, projeter le film  »Monsieur Batignole » au cinéma La Pléiade pour toutes les classes de CM2 des écoles de Cachan. A l’issue de chaque projection, Maurice Rajsfus répondit aux nombreuses questions des enfants.
Elle fit également venir une exposition qui fut mise en place à la bibliothèque centrale et prolongea en quelque sorte le film.
Le Maire vint inaugurer cette exposition. Il remercia beaucoup de personnes, mais  »oublia » Maurice Rajsfus pourtant présent devant lui au premier rang.

Juillet 2015 : Maurice Rajsfus, seul Cachanais encore vivant qui a vécu la rafle, n’a pas été invité à cette commémoration. Il ne s’agissait pas de lui donner la parole, celle qui lui a permis de s’exprimer librement de 2002 à 2013, mais simplement de respecter l’un des derniers témoins de cette rafle ignominieuse.
Mais sa parole a gêné, essentiellement celles et ceux qui ont préféré ignorer la vraie responsabilité de la France dans cette chasse aux Juifs et ses conséquences.

L’encart d’annonce de la commémoration dans le dernier Cachan municipal évoque en conclusion « l’État français » dans la bouche de Jacques Chirac : cela m’interroge.

  • En effet, dans son discours du 16 juillet 1992 à l’occasion du 50e anniversaire de la rafle, François Mitterrand est le premier président de la République qui reconnaît une responsabilité française dans la rafle du Vel’ d’Hiv’, mais en l’attribuant à « l’État français », et non à « la France« , encore moins à « la République » : ce distinguo passa très mal auprès de nombre de personnes présentes.
  • Si dans son discours du 16 juillet 1995 Jacques Chirac évoque « l’État français » (« Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français »), il souligne bien que lors de la rafle, « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. » C’était une sacrée avancée par rapport aux arguties sur « l’État français ».
    Cet encart d’annonce est donc bien en deçà de la position de Jacques Chirac.
  • Le 16 juillet 2012, François Hollande est allé bien plus loin dans la reconnaissance de la responsabilité française en concluant :
    « La vérité, c’est que la police française, sur la base des listes qu’elle avait elle- même établies, s’est chargée d’arrêter les milliers d’innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C’est que la gendarmerie française les a escortés jusqu’aux camps d’internement.
    La vérité, c’est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l’ensemble de l’opération.
    La vérité, c’est que ce fut un crime commis en France par la France ».

Paris, Propaganda gegen Juden

On aurait pu croire qu’un maire socialiste, directeur de publication de Cachan municipal, ferait référence à ces vérités et citerait un président de la République socialiste ! Et bien non.
Ces vérités sont en fait celles formulées depuis des années, ici à Cachan, par Maurice Rajsfus : elles ne plaisent pas.
Je remercie Hélène de Comarmond, première adjointe qui remplaçait le Maire, d’avoir dans son discours au ton juste rappelé ces vérités.
Je déplore en revanche qu’elle n’ait pas eu un mot pour saluer la présence de Maurice Rajsfus, seul rescapé de la rafle vivant à Cachan. Pas invité, pas salué, pas respecté.

Dans son intervention, Monsieur Gnassia, représentant de l’Association B’nai B’rith de France, a souligné l’importance des actions de mémoire et d’explication à mener dans les écoles, collèges et lycées.
Bien évidemment, il n’était pas informé des actions menées dans les écoles de Cachan depuis 2001 : le travail réalisé au fil des années avec des enseignants de différentes écoles (La Plaine déjà citée, Paul Doumer dans les premières années et plus récemment Carnot et le Coteau) n’a en effet intéressé ni le Maire ni son cabinet.

Fresque des enfants
Certaines années, une dizaine d’enfants de CM2 du Coteau sont venus chanter  »Nuit et brouillard » le 16 juillet, hors période scolaire : aucune visibilité dans Cachan municipal.

Commémoration Rafle du Vel d'Hiv - Eleves de M. Desplanques- 2008
Une maman a créé à deux reprises un groupe de parole d’enfants qui, en conclusion, ont composé des textes. Ces filles sont venues les lire le 16 juillet : pas plus de visibilité dans Cachan municipal.

Je l’affirme : tout a été fait au fil des années pour vider de son sens cette commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en ne publiant dans Cachan municipal que des photos sans intérêt. D’ailleurs, l’affiche officielle de la mairie de Cachan ne fait nullement allusion à la rafle, contrairement à celles que vous pouvez voir à L’Haÿ les Roses ou à Chevilly-Larue par exemple. Ce n’est pas faute de l’avoir demandé.

Ce rôle éducatif et préventif est d’autant plus nécessaire qu’au fil des années l’extrême droite reprend du poil de la bête, en particulier chez les jeunes, et les réseaux sociaux sur internet se développent, avec leurs flots de haine et de stéréotypes contre lesquels il est difficile de lutter.

Pour bien ancrer la réalité historique dans notre époque, les dernières années, j’ai demandé des contributions à SOS Racisme et à Réseau Éducation Sans Frontières : selon le pouvoir municipal « ces associations n’ont pas leur place dans cette commémoration ». Mieux vaut, en effet, commémorer cet événement honteux et tragique dans la naphtaline.

Quant à l’arrestation de la famille Tyszelman le 16 juillet 1942, ce n’est pas cette année qu’on la « découvre » après « les longues recherches » évoquées par le Maire le 9 avril en Conseil municipal.

Fiche Esther Tyszelman Drancy
En effet, un poème d’un membre de la communauté juive de Cachan, puis mon discours de 2012 y ont fait allusion. Sans compter, comme l’a signalé dans son discours Marcel Breillot, président des Ateliers de la Bièvre, une vice-présidente de cette association qui s’est manifestée à plusieurs reprises au cours des dernières années dans l’entourage du Maire, car Esther Tyszelman était une amie de sa sœur aînée.
2015 est l’année de la reconnaissance de ce drame qui a frappé une famille cachanaise : « esprit du 11 janvier » peut-être.

L’absence du Maire, en cette année où l’on marquait le souvenir d’une famille cachanaise déportée et exterminée, a été le point d’orgue de toutes ces « absences ».

D’où mon chagrin et ma colère.

Et pourtant, ironie de la méconnaissance du contexte où il intervenait, le représentant de l’Association B’nai B’rith a remis à sa directrice de cabinet un « témoignage de reconnaissance » à destination du Maire.

Gérard Najman, le 17 juillet 2015

De la rafle du 16 juillet 1942 au 16 juillet 2015 – Maurice Rajsfus

Nous publions ci-dessous le texte que Maurice Rajsfus nous a communiqué à l’occasion de la Commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ du 16 juillet 1942.

De la rafle du 16 juillet 1942 au 16 juillet 2015

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Maurice Rajsfus
raflé le 16 juillet 1942 à Vincennes avec mes parents et ma sœur
par le policier Marcel Mulot qui avait été notre voisin de palier.

Je n’ai rien oublié. Je n’oublierai jamais !

Comment passer par pertes et profit ce génocide des Juifs de France réalisé avec la complicité actives des policiers et gendarmes de ce pays ?

Comment oublier le lâche désintérêt de la grande partie d’une population plus inquiète des difficultés du ravitaillement que de la répression raciale ?

Je n’ai rien oublié de cette période, mais sans haine, ni quelque esprit de revanche que ce soit, tout en me tenant en éveil face aux racistes et aux xénophobes qui ne cessent de se manifester en prétendant défendre le sol national.

Pourtant, comment qualifier le comportement de l’Église catholique qui, tout au long de l’occupation nazie, n’a jamais manifesté la moindre réaction à la loi imposée par la Gestapo ? Plus particulièrement lors de la rafle dite du Vel’ d’Hiv’, ce crime contre l’humanité consistant à rafler, puis déporter vers les camps de la mort, non seulement des hommes, mais également des femmes, des bébés ou des vieillards grabataires. La sinistre main d’œuvre pour l’exécution de ce forfait étant la police française. Cela non plus ne peut être oublié.

Seuls quelques rares réseaux de résistance réagiront à cette ignominie, tout comme les Jésuites de Fourvières, minoritaires au sein de leur église, et le réseau Témoignage Chrétien, ainsi que les protestants de l’Ardèche et de la Drôme.

Si l’on se risque à lire les œuvres complètes du Général de Gaulle, il est possible de faire ce terrible constat : pas un chapitre, pas une ligne n’y sont consacrés à la répression raciale et singulièrement à la rafle du 16 juillet 1942.

Aucun ministre de l’intérieur, par la suite, ne s’est risqué à simplement regretter la docilité de ces policiers que les nazis avaient chargés de la tâche immonde consistant à rendre la France Judenrein, c’est à dire débarrassée de ses Juifs.

En octobre 1997, à la veille du procès Papon, le syndicat national des policiers en tenue qui s’était risqué à demander solennellement pardon en évoquant, devant le mémorial du martyre juif, le comportement de leurs anciens le 16 juillet 1942, fut vertement rabroué par le Ministre de l’Intérieur, un certain Jean-Pierre Chevènement.

En clair, la police n’a pas à regretter ses méfaits : elle ne fait qu’agir sur ordre ! Là aussi, c’est oublier le zèle apporté par ces fonctionnaires français, aux ordres de la Gestapo.
Mauvaises manières, rapidement effacées par l’occupation de la Préfecture de police le 19 août 1944. Sans négliger la glorification de ces résistants de la 25e heure par l’octroi de la fourragère rouge aux policiers parisiens le 14 octobre de la même année sur décision du Général de Gaulle.

Il ne reste plus que la commémoration pour rappeler le sort des 13 152 victimes de la rafle du 16 juillet 1942, dont 4 115 enfants parmi lesquels aucun n’est revenu de l’enfer des camps d’extermination.

Comment ne pas souligner les efforts d’un certain nombre d’enseignants, notamment à Cachan, pour sensibiliser, dans le cadre du programme sur la deuxième guerre mondiale, leurs élèves sur les idéologies qui ont conduit à cette tragédie.

Plus généralement, chaque année, ponctuellement, on commémore, minute de silence à la clef, cette horrible journée, et puis, la bonne action une fois accomplie, on oublie. Pas tout à fait puisque l’on dépose parfois une plaque en souvenir d’une famille détruite par la haine raciale. Ensuite, la conscience tranquille, c’est le retour aux activités habituelles.
Comment ne pas s’interroger sur cette forme d’égoïsme moral qui renvoie les victimes du génocide dans un silence qu’il ne faudrait plus rompre, sauf occasionnellement, une fois par an. Parfois en présence de policiers, tandis que, dans le même temps, leurs collègues CRS du Pas de Calais, s’appliquent à poursuivre de leur vindicte les migrants qui tentent de gagner l’Angleterre.

En ce 16 juillet 2015, rappeler le sort des victimes de la haine raciale est important. Encore faut-il, de nos jours, ne pas oublier les vivants. Ces milliers de migrants – politiques ou économiques – que le monde dit libre laisse mourir par noyade sans manifester trop de compassion, faute de solidarité active.

Dans l’un et l’autre cas, même s’il est impossible de comparer le crime de masse commis par les nazis – accompagnés par les forces de l’ordre françaises – et les assassinats de fait commis par des passeurs sans vergogne en Méditerranée, il faut bien constater que cette abomination se déroule actuellement, presque sous nos yeux de citoyens libres satisfaits.
Bien sûr, il n’y a plus de camps de la mort. Mais si de ce côté de la Méditerranée les régimes totalitaires ont heureusement cédé la place à des démocraties, l’indifférence paraît être identique à celle du 16 juillet 1942, alors que la liberté d’expression est totale.

Rescapé de la rafle du 16 juillet 1942, cela m’impose surtout le devoir de ne pas tolérer la moindre atteinte aux Droits de l’Homme. Alors, à quoi pourrait bien servir d’honorer les morts si l’on néglige d’aider les survivants des groupes qui ont pu franchir la Méditerranée, si l’on se contente d’expliquer que le pays des Droits de l’Homme ne peut pas accueillir toute la misère du monde, même s’il consent à entrouvrir ses portes pour quelques rescapés arrivés en France au terme d’une aventure éprouvante.

Maurice Rajsfus, le 10 juillet 2015

Réunion « Grand Paris » du 12 déc. 2014 – Compte rendu personnel et poétique d’une cachanaise

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Le comité de pilotage
A décollé
Tronçon, colonne vertébrale
Le squelette du rail n’est plus un mirageGP_chantier_reservoir
La société du « Grand Paris »
Nous parle
Un gigantesque et titanesque chantier
Une étude exemplaire
Honnêteté, humilité
La maison du chantier vous reçoit
Pouvoir tout dire
Osez !

Une affaire de principe
La transparence
Juin 2015, le permis de construire est signé
Restent 6 mois pour réagir,
Venez entrez dans la danse…
Je m’élance
Je lève le doigt
Trop tard !

2016, destruction, démolition (Ah bon !)
Un tunnel très, très profond,
De bonnes vibrations,
On n’a plus le temps, 250 000 voyageurs attendentGP_panneaux
Le temps est trop précieux pour eux.
2017, et la lumière fût…

…Alors que je m’enfonçai éblouie, dans cette profondeur de 25m sous terre, je me posai la question : Pourquoi ?
Soudainement un sentiment de solitude m’envahit, une sensation d’oppression au milieu de cette foule étourdie.
Je remontai, par l’escalier, respirer.
Et je marchai, longtemps dans la ville que je voyais pour la première fois…

Une cachanaise – janvier 2015