De la rafle du 16 juillet 1942 au 16 juillet 2015 – Maurice Rajsfus

Nous publions ci-dessous le texte que Maurice Rajsfus nous a communiqué à l’occasion de la Commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ du 16 juillet 1942.

De la rafle du 16 juillet 1942 au 16 juillet 2015

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Maurice Rajsfus
raflé le 16 juillet 1942 à Vincennes avec mes parents et ma sœur
par le policier Marcel Mulot qui avait été notre voisin de palier.

Je n’ai rien oublié. Je n’oublierai jamais !

Comment passer par pertes et profit ce génocide des Juifs de France réalisé avec la complicité actives des policiers et gendarmes de ce pays ?

Comment oublier le lâche désintérêt de la grande partie d’une population plus inquiète des difficultés du ravitaillement que de la répression raciale ?

Je n’ai rien oublié de cette période, mais sans haine, ni quelque esprit de revanche que ce soit, tout en me tenant en éveil face aux racistes et aux xénophobes qui ne cessent de se manifester en prétendant défendre le sol national.

Pourtant, comment qualifier le comportement de l’Église catholique qui, tout au long de l’occupation nazie, n’a jamais manifesté la moindre réaction à la loi imposée par la Gestapo ? Plus particulièrement lors de la rafle dite du Vel’ d’Hiv’, ce crime contre l’humanité consistant à rafler, puis déporter vers les camps de la mort, non seulement des hommes, mais également des femmes, des bébés ou des vieillards grabataires. La sinistre main d’œuvre pour l’exécution de ce forfait étant la police française. Cela non plus ne peut être oublié.

Seuls quelques rares réseaux de résistance réagiront à cette ignominie, tout comme les Jésuites de Fourvières, minoritaires au sein de leur église, et le réseau Témoignage Chrétien, ainsi que les protestants de l’Ardèche et de la Drôme.

Si l’on se risque à lire les œuvres complètes du Général de Gaulle, il est possible de faire ce terrible constat : pas un chapitre, pas une ligne n’y sont consacrés à la répression raciale et singulièrement à la rafle du 16 juillet 1942.

Aucun ministre de l’intérieur, par la suite, ne s’est risqué à simplement regretter la docilité de ces policiers que les nazis avaient chargés de la tâche immonde consistant à rendre la France Judenrein, c’est à dire débarrassée de ses Juifs.

En octobre 1997, à la veille du procès Papon, le syndicat national des policiers en tenue qui s’était risqué à demander solennellement pardon en évoquant, devant le mémorial du martyre juif, le comportement de leurs anciens le 16 juillet 1942, fut vertement rabroué par le Ministre de l’Intérieur, un certain Jean-Pierre Chevènement.

En clair, la police n’a pas à regretter ses méfaits : elle ne fait qu’agir sur ordre ! Là aussi, c’est oublier le zèle apporté par ces fonctionnaires français, aux ordres de la Gestapo.
Mauvaises manières, rapidement effacées par l’occupation de la Préfecture de police le 19 août 1944. Sans négliger la glorification de ces résistants de la 25e heure par l’octroi de la fourragère rouge aux policiers parisiens le 14 octobre de la même année sur décision du Général de Gaulle.

Il ne reste plus que la commémoration pour rappeler le sort des 13 152 victimes de la rafle du 16 juillet 1942, dont 4 115 enfants parmi lesquels aucun n’est revenu de l’enfer des camps d’extermination.

Comment ne pas souligner les efforts d’un certain nombre d’enseignants, notamment à Cachan, pour sensibiliser, dans le cadre du programme sur la deuxième guerre mondiale, leurs élèves sur les idéologies qui ont conduit à cette tragédie.

Plus généralement, chaque année, ponctuellement, on commémore, minute de silence à la clef, cette horrible journée, et puis, la bonne action une fois accomplie, on oublie. Pas tout à fait puisque l’on dépose parfois une plaque en souvenir d’une famille détruite par la haine raciale. Ensuite, la conscience tranquille, c’est le retour aux activités habituelles.
Comment ne pas s’interroger sur cette forme d’égoïsme moral qui renvoie les victimes du génocide dans un silence qu’il ne faudrait plus rompre, sauf occasionnellement, une fois par an. Parfois en présence de policiers, tandis que, dans le même temps, leurs collègues CRS du Pas de Calais, s’appliquent à poursuivre de leur vindicte les migrants qui tentent de gagner l’Angleterre.

En ce 16 juillet 2015, rappeler le sort des victimes de la haine raciale est important. Encore faut-il, de nos jours, ne pas oublier les vivants. Ces milliers de migrants – politiques ou économiques – que le monde dit libre laisse mourir par noyade sans manifester trop de compassion, faute de solidarité active.

Dans l’un et l’autre cas, même s’il est impossible de comparer le crime de masse commis par les nazis – accompagnés par les forces de l’ordre françaises – et les assassinats de fait commis par des passeurs sans vergogne en Méditerranée, il faut bien constater que cette abomination se déroule actuellement, presque sous nos yeux de citoyens libres satisfaits.
Bien sûr, il n’y a plus de camps de la mort. Mais si de ce côté de la Méditerranée les régimes totalitaires ont heureusement cédé la place à des démocraties, l’indifférence paraît être identique à celle du 16 juillet 1942, alors que la liberté d’expression est totale.

Rescapé de la rafle du 16 juillet 1942, cela m’impose surtout le devoir de ne pas tolérer la moindre atteinte aux Droits de l’Homme. Alors, à quoi pourrait bien servir d’honorer les morts si l’on néglige d’aider les survivants des groupes qui ont pu franchir la Méditerranée, si l’on se contente d’expliquer que le pays des Droits de l’Homme ne peut pas accueillir toute la misère du monde, même s’il consent à entrouvrir ses portes pour quelques rescapés arrivés en France au terme d’une aventure éprouvante.

Maurice Rajsfus, le 10 juillet 2015