Le chagrin et la colère – Gérard Najman

Nous publions ci-dessous le texte que Gérard Najman a rédigé à l’occasion de la Commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ du 16 juillet 1942.

Le chagrin et la colère

Commemoration rafle du Vel d'Hiv - Gerard Najman - 2008

Maurice ne m’en voudra certainement pas d’utiliser pour cette tribune le titre de l’un de ses livres consacrés à la rafle du Vel’ d’Hiv’ : il reflète ce que je ressens après une nouvelle dérobade du Maire de Cachan vis-à-vis de la commémoration d’hier soir.

Il était en effet absent, malgré la plaque à inaugurer en mémoire de la famille Tyszelman, raflée le 16 juillet 1942 à son domicile 5 avenue Dumotel.

Plaque famille Tyszelman

Le motif : une mission parlementaire au Togo. On peut avoir un empêchement : certes, mais cela fait la 15e année consécutive que le maire est  »empêché ».

J’ai été maire-adjoint en charge des affaires scolaires de 2001 à 2014. C’est à ce titre que dès 2001, j’ai demandé en Bureau municipal que la Ville organise cette commémoration pour lutter contre l’oubli et les discriminations. Je souhaitais sensibiliser, au travers de leurs enseignants, les enfants de CM2 des écoles de Cachan sur les drames et les crimes auxquels peuvent conduire la racisme et le fanatisme. La seconde guerre mondiale est en effet à leur programme. Je souhaitais faire de cette commémoration un moment de réflexions partagées. Je l’ai organisée jusqu’en 2013.

Le Maire, pourtant annoncé dans Cachan municipal pour présider cette première cérémonie de 2001, n’y vint pas. Son premier adjoint Alain Blavat prononça un discours, j’exprimai un témoignage en tant que fils d’une enfant juive cachée et des élèves de CM2 de la classe de M. Guesba (école de la Plaine) lurent des textes sur le racisme et l’intolérance qu’ils avaient composés en association avec la bibliothèque de La Plaine.

Cette absence du Maire s’est répétée année après année : pourtant, si l’on fait le compte de toutes les autres commémorations qui se déroulent chaque année, le nombre de ses absences au cours de ces quinze dernières années se comptent sur les doigts d’une main. Quelle explication à l’absence de ce maire par ailleurs omniprésent dans les autres manifestations officielles ?

En juin 2002, à l’occasion du 60e anniversaire de la rafle, la mairie fit, sur ma proposition, projeter le film  »Monsieur Batignole » au cinéma La Pléiade pour toutes les classes de CM2 des écoles de Cachan. A l’issue de chaque projection, Maurice Rajsfus répondit aux nombreuses questions des enfants.
Elle fit également venir une exposition qui fut mise en place à la bibliothèque centrale et prolongea en quelque sorte le film.
Le Maire vint inaugurer cette exposition. Il remercia beaucoup de personnes, mais  »oublia » Maurice Rajsfus pourtant présent devant lui au premier rang.

Juillet 2015 : Maurice Rajsfus, seul Cachanais encore vivant qui a vécu la rafle, n’a pas été invité à cette commémoration. Il ne s’agissait pas de lui donner la parole, celle qui lui a permis de s’exprimer librement de 2002 à 2013, mais simplement de respecter l’un des derniers témoins de cette rafle ignominieuse.
Mais sa parole a gêné, essentiellement celles et ceux qui ont préféré ignorer la vraie responsabilité de la France dans cette chasse aux Juifs et ses conséquences.

L’encart d’annonce de la commémoration dans le dernier Cachan municipal évoque en conclusion « l’État français » dans la bouche de Jacques Chirac : cela m’interroge.

  • En effet, dans son discours du 16 juillet 1992 à l’occasion du 50e anniversaire de la rafle, François Mitterrand est le premier président de la République qui reconnaît une responsabilité française dans la rafle du Vel’ d’Hiv’, mais en l’attribuant à « l’État français », et non à « la France« , encore moins à « la République » : ce distinguo passa très mal auprès de nombre de personnes présentes.
  • Si dans son discours du 16 juillet 1995 Jacques Chirac évoque « l’État français » (« Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français »), il souligne bien que lors de la rafle, « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. » C’était une sacrée avancée par rapport aux arguties sur « l’État français ».
    Cet encart d’annonce est donc bien en deçà de la position de Jacques Chirac.
  • Le 16 juillet 2012, François Hollande est allé bien plus loin dans la reconnaissance de la responsabilité française en concluant :
    « La vérité, c’est que la police française, sur la base des listes qu’elle avait elle- même établies, s’est chargée d’arrêter les milliers d’innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C’est que la gendarmerie française les a escortés jusqu’aux camps d’internement.
    La vérité, c’est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l’ensemble de l’opération.
    La vérité, c’est que ce fut un crime commis en France par la France ».

Paris, Propaganda gegen Juden

On aurait pu croire qu’un maire socialiste, directeur de publication de Cachan municipal, ferait référence à ces vérités et citerait un président de la République socialiste ! Et bien non.
Ces vérités sont en fait celles formulées depuis des années, ici à Cachan, par Maurice Rajsfus : elles ne plaisent pas.
Je remercie Hélène de Comarmond, première adjointe qui remplaçait le Maire, d’avoir dans son discours au ton juste rappelé ces vérités.
Je déplore en revanche qu’elle n’ait pas eu un mot pour saluer la présence de Maurice Rajsfus, seul rescapé de la rafle vivant à Cachan. Pas invité, pas salué, pas respecté.

Dans son intervention, Monsieur Gnassia, représentant de l’Association B’nai B’rith de France, a souligné l’importance des actions de mémoire et d’explication à mener dans les écoles, collèges et lycées.
Bien évidemment, il n’était pas informé des actions menées dans les écoles de Cachan depuis 2001 : le travail réalisé au fil des années avec des enseignants de différentes écoles (La Plaine déjà citée, Paul Doumer dans les premières années et plus récemment Carnot et le Coteau) n’a en effet intéressé ni le Maire ni son cabinet.

Fresque des enfants
Certaines années, une dizaine d’enfants de CM2 du Coteau sont venus chanter  »Nuit et brouillard » le 16 juillet, hors période scolaire : aucune visibilité dans Cachan municipal.

Commémoration Rafle du Vel d'Hiv - Eleves de M. Desplanques- 2008
Une maman a créé à deux reprises un groupe de parole d’enfants qui, en conclusion, ont composé des textes. Ces filles sont venues les lire le 16 juillet : pas plus de visibilité dans Cachan municipal.

Je l’affirme : tout a été fait au fil des années pour vider de son sens cette commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en ne publiant dans Cachan municipal que des photos sans intérêt. D’ailleurs, l’affiche officielle de la mairie de Cachan ne fait nullement allusion à la rafle, contrairement à celles que vous pouvez voir à L’Haÿ les Roses ou à Chevilly-Larue par exemple. Ce n’est pas faute de l’avoir demandé.

Ce rôle éducatif et préventif est d’autant plus nécessaire qu’au fil des années l’extrême droite reprend du poil de la bête, en particulier chez les jeunes, et les réseaux sociaux sur internet se développent, avec leurs flots de haine et de stéréotypes contre lesquels il est difficile de lutter.

Pour bien ancrer la réalité historique dans notre époque, les dernières années, j’ai demandé des contributions à SOS Racisme et à Réseau Éducation Sans Frontières : selon le pouvoir municipal « ces associations n’ont pas leur place dans cette commémoration ». Mieux vaut, en effet, commémorer cet événement honteux et tragique dans la naphtaline.

Quant à l’arrestation de la famille Tyszelman le 16 juillet 1942, ce n’est pas cette année qu’on la « découvre » après « les longues recherches » évoquées par le Maire le 9 avril en Conseil municipal.

Fiche Esther Tyszelman Drancy
En effet, un poème d’un membre de la communauté juive de Cachan, puis mon discours de 2012 y ont fait allusion. Sans compter, comme l’a signalé dans son discours Marcel Breillot, président des Ateliers de la Bièvre, une vice-présidente de cette association qui s’est manifestée à plusieurs reprises au cours des dernières années dans l’entourage du Maire, car Esther Tyszelman était une amie de sa sœur aînée.
2015 est l’année de la reconnaissance de ce drame qui a frappé une famille cachanaise : « esprit du 11 janvier » peut-être.

L’absence du Maire, en cette année où l’on marquait le souvenir d’une famille cachanaise déportée et exterminée, a été le point d’orgue de toutes ces « absences ».

D’où mon chagrin et ma colère.

Et pourtant, ironie de la méconnaissance du contexte où il intervenait, le représentant de l’Association B’nai B’rith a remis à sa directrice de cabinet un « témoignage de reconnaissance » à destination du Maire.

Gérard Najman, le 17 juillet 2015